Nous festoyons dignement et dans le calme les 40 ans de mai 68… bizarrement, pas de crise de la quarantaine à l’horizon.
C’est pour moi l’occasion de revenir sur mon expérience de travail. J’ai travaillé récemment dans une boîte spécialisée dans le support informatique par téléphone. Je m’occupais d’aider les gens qui avaient des soucis avec leur connexion internet, et ce pour un grand opérateur de télécommunications suisse. C’était mon premier travail à 100% (J’avais eu des jobs étudiants, mais pas de job à plein temps), et je me réjouissais de découvrir le monde du travail.
J’ai découvert une ambiance de travail “à l’américaine” entendez par là que la gestion des forces de travail est calquée sur un modèle qui nous vient des start-up made in USA. Il y a donc certaines règles, qui peuvent paraître exotiques : Le tutoiement obligatoire, les anglicismes, le dress-code (code vestimentaire : chemise et pantalon long du lundi au jeudi, tenue décontractée le vendredi et le week-end), les open-spaces (tous les bureaux ne sont qu’un seul et même espace. Pas de porte ne nous sépare des autres, supérieurs hiérarchiques compris.), etc… Tout cela donne un aspect très jeune et dynamique à l’entreprise (et c’est d’ailleurs le but).
Quand on creuse un peu… la couleur est tout autre. Les moyens de contrôle des employés sont colossaux : Rien que pour les horaires, il y a trois systèmes de contrôle (badge à l’entrée et à la sortie, moment ou l’employé se logue/délogue sur un ordinateur, et temps de travail déclaré par l’employé.) et ce sans compter le monitoring en temps réel. De fait, nos supérieurs hiérarchiques directs voyaient en temps réel combien de temps on passe par appel, combien de temps entre chaque appel, et bien sûr, nous signalent quand ces durées sont trop longues… Et si il n’y a pas assez d’appels? Vous êtes renvoyés à la maison, et étant payé à l’heure, c’est une perte sèche qui s’annonce.
A un moment, je me suis demandé si les deux aspects se compensaient. Si l’entente entre les collègues et aussi avec les supérieurs hiérarchiques compensait ce qui m’agaçait… et cette question m’a suivie et m’a fait prendre conscience de certains points significatifs.
D’abord, nous n’avions pas de poste de travail dédié : Tous les ordinateurs étaient reliés au serveur qui contenait les sessions d’utilisateurs, et donc on pouvait s’authentifier sur n’importe quel ordinateur indifféremment. Ensuite, si un appel était interrompu, et que la personne rappelait, il est peu vraisemblable qu’elle ait le même interlocuteur. Qu’à celà ne tienne, tout est noté dans son dossier, le nouvel interlocuteur peut continuer l’appel comme si de rien n’était…
Au nom de l’efficacité, nous étions considérés comme interchangeables (au même titres que nos ordinateurs). De même, si un employé démissionnait ou était viré… Aucun problème! L’employé est un consommable comme les autres.
Personnellement, ça m’a laissé un goût amer dans la bouche…
Et finalement, un événement m’a révélé l’étendue de la mascarade. Au début janvier, on nous a annoncé un Company Meeting, joyeux moment de rencontre informel entre les employés et le haut de la chaîne alimentaire : le big boss suprême lui-même. Emotion!
Une fois rassemblés, le carnivore en chef (un jeune cadre dynamique pas beaucoup plus âgé que moi) nous fait une petite présentation sur développement de l’entreprise en 2006 et 2007, expliquant à quel point ce développement est fulgurant, graphique à l’appui. On brasse des millions, on dépasse le milliard (et on ne débande pas), il ne manquait plus que le cri de tarzan à cette démonstration de force du mâle alpha. Bien sûr, il n’oublie pas de remercier tous les collaborateurs qui travaillent si dur… Puis, il nous explique les projets pour 2008, en nous disant qu’il va falloir redoubler d’effort. On sent que le bien commun va s’en trouver décuplé, et que la bonne santé de l’entreprise sera forcément synonyme de bien-être pour les employé. Joie et volupté.
Il passe ensuite la parole au chef de la succursale, qui se lance plein de lyrisme dans un laïus du plus bel effet sur “la grande famille” que forme cette entreprise, et qu’en tant que tel, elle prend soin des siens. C’est pourquoi il a été décidé… d’installer une deuxième machine à café. C’est à ce moment précis que le voile est tombé.
Je voyais clair.
On se faisait tondre, et on était même volontaires. On s’était fait abrutir par différents moyens (contrôle et ambiance jeune-cool notamment), et le fond de l’histoire était proche de l’esclavagisme moderne. Au moment des questions (”Sentez-vous libre de poser toutes les questions, on est là pour ça.”), j’ai savouré le silence gêné face à la question sur les salaires de dirigeants… Ah! elle est belle la famille!
Bon, je sens que je vais pas réussir à faire une belle conclusion. Tant pis!
Je voulais encore souligner un aspect : donner des règles de conduite visant à créer une ambiance conviviale est un simple contre-sens. Parce que ce sont des règles, et que la décontraction est une chose spontanée. Soyez spontanés! Quel paradoxe…
Bref, je vous invites à être vigilants. Cherchez la petite bête! Et surtout, n’accordez pas votre loyauté à l’entreprise qui vous considère comme un consommable. Ne vous faites pas abrutir par leurs procédés toujours plus recherchés. Soyez légers et soyez libres!
Sans vouloir épiloguer indéfiniment (j’ai déjà fait beaucoup trop long), je voulais vous dire le soulagement et la libération que m’a procuré ma démission. Geste simple, mais d’une grande portée. Je suis libre. Ma loyauté appartient à ceux qui me considèrent pour ce que je suis.
Voilà-voilà. Maintenant la question pour savoir si vous avez bien tout compris : de quel bord politique suis-je? (rien à voir avec le concours, auquel je vous rappelle de participer). :D
Jolie démonstration de ce qu’est l’entreprise aujourd’hui !
Tu n’imagines même pas à quel point tu es lucide (bravo !!!). Ce que tu décris là, on le vit partout, dans beaucoup de pays européens.
J’ai bossé pendant 7 ans pour une entreprise belge qui a des succursales partout en Europe, le discours est le même, les moyens sont les mêmes, les gens sont les mêmes !
J’ai vu pire : une enquête de satisfaction dans le groupe. On nous avait bien tous prévenus : c’est top secret, aucune révélation de votre identité, d’ailleurs, c’est mis sous pli dès que vous rendez votre questionnaire.
Seulement voilà, l’homme chargé de l’enquête, au moment même où je passais là où je n’aurais pas dû passer dit au directeur : “vous aurez les photocopies, bien sûr, vous pourrez reconnaitre au moins l’écriture de vos cadres”.
Ce message, je l’ai balancé aux collègues, trop lourd à porter à moi toute seule et solidarité oblige.
Le monsieur est venu déjeuner avec nous et nous l’avons lapidé pendant le repas. Ah que ça soulage !
Je vais tenter de faire moins long (et ce n’est pas un reproche, vous lire est trés agréable) que vous : j’ai aussi bossé pour une boîte américaine où le tutoiement est effectivement de mise. Seulement moi, j’étais intervenante de l’éxtérieur.
Un homme beaucoup plus âgé que moi avait pris l’habitude de venir discuter avec moi régulièrement lorsque je séjournais là bas une fois par semaine.
Il a appris un jour que je ne faisais pas partie de la boîte, il est venu s’excuser pour le tutoiement ! Comme tu dis, bonjour la spontanéité !
N’oublions jamais que toute société tentera de faire de nous des objets avec la piqûre de rappel régulièrement et le coup de pied aux fesses pour nous remettre sur le droit chemin, tôt ou tard, voire nous mettre sur un autre chemin, celui des chercheurs d’emploi (ô combien nombreux en France).
PS : je ne fais pas de politique mais qu’on soit de droite ou de gauche, peu importe, tous seront traités de la même manière ! sois en sûr.
J’imaginais bien qu’on était tous mangés à la même sauce… je regrette simplement que si le phénomène touche autant de personne, il ne s’en trouve pas plus pour protester.
Deux solutions : protester, mais sache le, on est seul au monde soudain. Je connais, j’ai testé.
ou alors la fermer parce que le boulot ne court pas les rues et que bon, faut manger, cadre ou pas cadre …
Je ne connais pas la législation suisse en matière de travail, mais crois moi, je connais parfaitement la française, on est protégé, oui, mais encore faut il que la loi soit appliquée et que ce que tu vis soit reconnu.
Je ne suis, encore une fois, pas d’un parti ou d’un autre mais je peux te l’assurer, dans une vingtaine d’années, quand les entreprises seront en pénurie de salariés, alors là, la chanson sera tout autre !
Tiens, en parlant de chansons, ça me rappelle une boite américaine pour laquelle j’ai bossé quelques mois où on commençait le lundi matin avec un chant sensé nous mettre en condition ! (euh, j’avoue, je chantais autre chose -qu’est ce que ça me faisait rire sous cape !)
Ah! je connaissais pas le coup de la chansonnette! Il doit y avoir un marketeux planqué dans son bureau qui se bidonne à se péter une côte chaque lundi en entendant “sa” chanson.
Concernant la législation suisse… grosso modo, c’est marche ou crève. On a eu l’habitude jusqu’à récemment d’avoir ce qu’on appelait la paix du travail, c’est-à-dire une entente cordiale (si, si!) entre patrons et employés… Mais c’est en train de partir à veau-l’eau. Et le dispositif législatif n’est pas adapté à un contexte ou il faut une défense de l’employé… du coup, c’est un peu la merdasse. Mais ça commence à bouger du côté des syndicats. Espérons que ce soit efficace.